Tout le bonheur du monde 2.0

Le blog de Khaos Farbauti Ibn Oblivion. Une vision du monde cynique et poétique.

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L'accident

neige1.jpgLa voiture est sur le toit.
Renversée sur le coté de la route, à cheval sur le fossé, elle s'est arrêtée là. Les roues désormais inutilement pointées vers le ciel.

Sur la route on peut clairement voir la gomme qu'elles ont laissés avant l'accident. La trace d'un violent coup de frein, l'écart soudain sur la gauche et enfin le retour bien trop prononcé sur la droite.

La voiture retournée quelques mètres plus loin conclue la scène de manière inéluctable.

Je ne me souviens même plus du moment où j'ai été éjecté du véhicule. Ou la cause originelle de l'accident d'ailleurs.

Le moteur, toujours allumé, berce étrangement la scène de son ronronnement.

Ma fille.

Un frisson me parcourt l'échine tandis que la pensée fait surface : Ma fille se trouvait avec moi dans la voiture.

Je me précipite vers l'arrière du véhicule.
Elle est là, toujours fermement accrochée à son siège-auto, suspendue la tête en bas. Ces petits bras pendent dans le vide.

Je n'ai pas le temps de formuler l'horrible idée qui monte dans mon crane qu'elle ouvre déjà les yeux et commence à regarder, surprise, autour d'elle.
A travers la vitre j'entends sa voix fluette qui m'appelle : "Papa ? Papa !"

Je me précipite sur la portière pour l'ouvrir.

Et c'est alors que ma main, puis tout mon bras, passe au travers.

Je ne réalise pas immédiatement le sens de ce qu'il vient de se passer alors je recommence, de plus en plus exaspéré, comme si mon incapacité à ouvrir cette portière n'était au fond due qu'à une inexplicable maladresse.

Les appels de ma fille se poursuivent et m'incitent à essayer encore et encore. Et puis finalement elle se tait.
Elle ne me voit nulle part et je ne réponds pas à ses appels, alors ma fille retourne au silence. Je le connais bien ce silence : Du haut de ses 3 ans et demi, ma fille réfléchit.

Je cesse mon manège inutile sur la poignée et j'en fais autant.
Une petite voix dans ma tête, que je n'ose ni vraiment écouter ni vraiment ignorer, m'encourage à regarder derrière moi, là-bas, sur l'asphalte. Mais je ne cède pas.
Je sais ce qu'il y a sur la route, mais je m'accroche à l'espoir vain que si je ne regarde pas alors la réalité ne regardera pas non plus. Un peu comme ces personnages de dessins animés qui ne tombent dans le vide que lorsqu'ils s'aperçoivent qu'ils ne touchent plus le sol.

Non, je préfère vraiment ne pas voir.

Renonçant à ouvrir la portière, je rentre dans la voiture simplement comme ça, en passant au travers.

Ma fille est arrivée au bout de ses réflexions et semble avoir conclu qu'être accrochée la tête en bas ne lui convient pas.
Elle extrait son bras gauche du harnais, puis le droit et ne se retrouve plus attachée que par la ceinture.

Par réflexe je tends la main vers la boucle pour l'ouvrir mais interrompt mon geste à peine entamé. Dans mon état je ne peux pas appuyer sur l'attache avec la force nécessaire. Ni même la toucher en fait.

Ma fille non plus n'a pas une force suffisante. C'est d'ailleurs tout l'objectif de cette sécurité et aussi l'une des raisons qui fait que mon enfant est toujours en vie. Mais je n'enrage pas moins de la voir essayer en vain.

A chacune de ses tentatives, je l'encourage. Mais mes mots sont aussi immatérielles que mes doigts. Je ne peux que l'observer, impuissant.

Finalement ma fille opte pour une nouvelle solution : Profitant de sa position tête en bas, elle s'agite sur son siège et laisse la gravité jouer en sa faveur.
La tactique s'avère payante puisque ses mouvements la font progressivement glisser hors de la ceinture.

Au bout de quelques secondes, elle parvient à s'extraire totalement de son harnais et atterrit sans trop de mal sur le toit.
Elle regarde autour d'elle, indécise. Et je ne peux m’empêcher de lui indiquer la fenêtre opposée de la voiture.

Dans l'accident celle-ci a volé en éclat et offre ainsi une voie de sortie pour ma fille.

Elle semble arrivée à la même conclusion que moi puisqu'elle avance à quatre pattes jusqu'à l'ouverture et sort de la voiture. Je l'accompagne en traversant l'épave tel un courant d'air et tandis qu'elle se relève au milieu du bitume je réalise que ma fille est seule.
Nous sommes sur une calme route de campagne et il est probable que personne n'ait entendu l'accident.

Ma gorge se serre et je sens des larmes envahir mes yeux. Ou quel que soit l'équivalent immatériel de ces sensations.

Un immense désespoir m'envahit car je ne peux plus rien faire pour protéger mon enfant. Depuis sa naissance elle est devenue le centre de mon univers et tout mon être n'aspire qu'à être là pour elle.
Sauf que je ne le suis plus. Moi je suis quelque part, là derrière, et je ne peux que remercier la chance que ma fille n'ait pas encore décidé de se retourner.

C'est alors que ma fille place sa main là où se trouve l’immatériel équivalent de la mienne, tourne la tête dans ma direction et demande : "On va où Papa ?"

Khaos Farbauti Ibn Oblivion

Auteur: Khaos Farbauti Ibn Oblivion

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KannTo (Fanatique) ·  11 décembre 2014, 22:11

Lu la semaine dernière, j'y reviens car j'y pense sans m'en rendre compte. Très beau texte, évidemment. On s'attend à une suite, et en tout cas, ça ferait un très efficace prologue.
...
Enfin, je dis ça, je dis rien, hein :D

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