Tout le bonheur du monde 2.0

Le blog de Khaos Farbauti Ibn Oblivion. Une vision du monde cynique et poétique.

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La dernière nuit

Georges contemplait le ciel.

En tous cas c'est dans cette direction que se portait son regard même si, il faut bien le reconnaitre, il n'y avait guère matière à voir.
Principalement parce qu'il faisait nuit.

Une nuit profonde et intense que n'agrémentait aucune lune ni aucune étoile.

Et c'est bien cette absence sur laquelle Georges portait son regard. Comme toutes les silhouettes autour de lui, soulignées par la lueur blafarde de l'éclairage urbain.

Une volée de cloches au loin, oubliée, sonna l'angélus sans que quiconque autour de Georges ne lui accorda la moindre seconde d'attention. De toute façon, tout ceux pour qui cela avait encore de l'importance étaient très probablement déjà sur place. A genoux, qui pleurant, qui priant, qui levant les yeux vers une idole silencieuse. La nuit, que ne venait troubler aucun soleil malgré l'heure, ne fournissait guère plus de réponses à tous les êtres fragiles tournés vers elle.

La soudaine disparition de la lumière des lampadaires électriques, programmés pour s'éteindre à l'heure dite, provoqua un léger frémissement de la foule.
Mais guère plus : Les pleurs et les lamentations ayant déjà pleinement eu le temps de s'écouler abondamment et de s'assécher.

Le point d'orgue avait eu lieu quelques minutes avant à peine, lorsque le dernier point lumineux dans le ciel, la dernière étoile, s'était finalement éteint comme tous les autres.
A cet instant là, oui, l'humanité rassemblée autour de Georges avait hurlé, pleuré, voire même maudit pour certains.

Mais alors que le moment était passé, que l'univers avait soufflé sa toute dernière bougie, aucune des créatures qu'il avait abandonné derrière lui ne s'était encore résignée à tourner la tête. Tous continuait de regarder la fin, l'esprit essayant en vain de se rattacher à un espoir absurde.

Surprise ! Caméra cachée ! Vous venez de vous faire piéger !

Georges chassa cette pensée. Contre toute attente, la fin était bel et bien arrivé. Malgré de longues années passées à ne pas y croire, à prendre consciencieusement soin de l'ignorer.
Après tout, un arbre fait-il vraiment du bruit en tombant s'il n'y a personne pour l'entendre ?

Alors, l'un après l'autre, tous les arbres, toutes les étoiles, étaient tombées. En silence et dans le déni, mais elles étaient tombées quand même.
Dans la tête de Georges, le sentiment de gâchis ou de culpabilité avait depuis longtemps laissé place à la résignation.

Il s'assit sur le banc à coté de lui.

Les panneaux derrière lui étaient illisibles dans l'obscurité. L'arrêt de bus tout entier n'était qu'une source supplémentaire d'obscurité.
Il s'était installé là pour voir le "spectacle", sans véritable raison. Il avait toujours aimé les bus mais ici, dans cette ville qui n'était pas la sienne, cet arrêt là en particulier n'avait aucune signification particulière.

Finalement il s'autorisa à baisser les yeux, pour enfouir son visage au creux de ses mains. Abri dérisoire de sa propre chair face à l'immensité d'un univers désormais stérile.
Ce geste n'aura du lui apporter que plus de ténèbres encore, mais c'est alors que Georges prit conscience d'une lueur se glissant à travers ses doigts.

Quelque chose brillait faiblement au delà.

Georges ôta ses mains et regarda autour de lui. Allongé sur le banc, à ses cotés, se dessinait la silhouette d'un homme. Vêtu d'un manteau épais et abimé, ainsi que d'un bonnet et d'une barbe du même tonneau, l'homme avait tout l'air d'un clochard ayant investi l'abri de bus pour y passer quelques nuits, dans une illusoire protection contre le froid.

Mais les contours de l'homme semblait comme flous et, surtout, une faible lumière émanait de son corps.
Bien que n'étant pas superstitieux, Georges reconnut immédiatement la silhouette pour ce qu'elle était : un fantôme. L'esprit d'un SDF qui avait sans doute péri là lors d'un hiver particulièrement rigoureux, dans l'indifférence générale de la société. L'ignorance et le déni était un principe applicable à bien des choses.

L'esprit n'était pas seul. D'autres, de formes et de style divers, apparaissaient un peu partout dans la rue. Ils semblaient sortir des murs, du sol, et de tous les objets jonchant la rue. Certains semblaient venir d'époque lointaine, d'autres avaient un air familier pour Georges qui les avaient peut-être croisé, un jour, en passant.

En quelques minutes à peine, la rue semblait comme éclairée à nouveau. Pas par la lueur froide des lampadaires mais par cette étrange brillance à la fois chaude et emplie de tristesse qui émanaient des fantômes.
Personne n'osait bouger tandis que le phénomène se poursuivait inlassablement. Il y en avait de plus en plus. Des esprits d'hommes et de femmes, même d'enfants. Les morts, cette majorité silencieuse de l'humanité, avait décidé d'être là eux aussi.

Puis, comme répandant à un signal qu'eux seuls pouvait percevoir, ils s'élevèrent. Chaque fantôme quitta le sol et se dirigea lentement vers le ciel.
Georges pouvait voir au loin que le phénomène ne se cantonnait pas à sa rue. Tout autour de lui, d'autres lueurs s'élevaient, certaines très lointaines.

Il ne sut jamais combien d'heures exactement tout cela dura mais, à la fin, la nuit était à nouveau emplie d'étoiles.

Khaos Farbauti Ibn Oblivion

Auteur: Khaos Farbauti Ibn Oblivion

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